L'Empereur d'Allemagne
à Saint-Epvre
Au mois de mars 1871, le roi de Prusse, qui se trouvait à Nancy, témoigna le désir de visiter l'église Saint-Epvre, dont il avait entendu parler depuis longtemps, ainsi que de son prodigieux curé. Un officier d'état-major courut aussitôt à la cure afin de prévenir l'abbé Trouillet de se tenir prêt le lendemain matin à telle heure, pour faire au roi de Prusse les honneurs de son église. M. Trouillet ne répondit rien, mais lorsque le roi de Prusse et sa suite se présentèrent le lendemain à la cure, il avait négligé intentionnellement de les attendre, et s'était déjà rendu à son église.
Le roi de Prusse, suivi de plusieurs généraux et de hauts personnages, s'en vint donc seul à Saint-Epvre, où le curé priait à sa stalle habituelle. Lorsque le cortège entra à l'église, il ne leva même pas les yeux, et laissa se morfondre quelque temps les ennemis de la France. Quand ses prières furent terminées, il se leva sans affectation et se dirigea vers les visiteurs ni plus ni moins poliment que lorsqu'il s'agissait de l'un de ses paroissiens.
Ici, la légende commence. On a raconté, par exemple, que l'abbé Trouillet aurait conduit, sans en avoir l'air, le roi de Prusse devant le vitrail offert par Napoléon III et l'impératrice Eugénie et lui aurait dit :
Sire, l'empereur Napoléon III est votre prisonnier et ne peut, pour cette raison, acquitter ses dettes envers mon église. Ce vitrail n'est pas payé. Or, il était de règle, autrefois, dans les combats entre loyaux chevaliers, que le vainqueur acquittât les dettes du vaincu. Sire, j'ai dit.
Et la légende rapporte encore que l'empereur d'Allemagne n'aurait rien répondu, mais que quelques jours après, il aurait levé l'interdiction qui pesait à la frontière sur l'entrée en France de vitraux provenant d'Autriche et destinés à l'église Saint-Epvre. Nulle part, nous n'avons pu avoir confirmation de cette anecdote, qui nous paraît avoir été inventée à plaisir. La première partie seule est véridique. Si nous l'avons rapportée toute entière, c'est afin de prémunir le public contre bien d'autres histoires que l'on ne manquera pas de raconter sur le curé de Saint-Epvre, qui n'a cependant pas besoin de la légende pour prendre place dans l'histoire…